Pour un kayakiste habitué aux rivières et aux plans d’eau de l’Hexagone, la première sortie dans la mangrove guadeloupéenne a quelque chose de déroutant. L’eau est tiède et salée, presque immobile sous les palétuviers. La difficulté ne vient pas du courant mais du vent. Et le chenal qui paraissait évident à l’aller se confond, au retour, avec trois autres bordés des mêmes racines. Le Grand Cul-de-Sac marin reste pourtant l’un des plus beaux terrains de pagaie des Petites Antilles, à condition de savoir ce qu’on vient y chercher.
Qu’est-ce que le Grand Cul-de-Sac marin, au juste ?
C’est le vaste lagon qui s’ouvre au nord de la Guadeloupe, entre les deux ailes du « papillon », la Basse-Terre à l’ouest et la Grande-Terre à l’est. Au large, une barrière de corail le ferme presque entièrement ; côté terre, la mangrove borde une large partie de la côte, de Sainte-Rose à Morne-à-l’Eau. Entre les deux s’étendent des herbiers sous-marins et une poignée d’îlets, dont l’îlet Caret, minuscule banc de sable très photographié. Au sud, la Rivière Salée, étroit bras de mer qui sépare les deux îles, relie le lagon au Petit Cul-de-Sac marin.
L’ensemble forme le cœur marin du Parc national de la Guadeloupe et figure parmi les zones humides d’importance internationale au titre de la convention de Ramsar. Concrètement, on y pagaie dans un espace protégé : on ne prélève rien, ni coquillage ni branche, on ne nourrit pas les animaux et on ne débarque pas n’importe où.
Faut-il partir avec un guide ?
Pour une première sortie, oui, même quand on a de la bouteille. Dans la mangrove, les chenaux se ressemblent, la végétation masque les repères et le GPS du téléphone aide peu quand on ne sait pas quel bras emprunter. Un guide connaît les passages praticables, les zones trop peu profondes à certaines heures et les endroits où les oiseaux se posent. Il sait aussi ce qui est permis dans le cœur du parc, ce qui évite les maladresses.
Certains loueurs proposent des kayaks en location libre. C’est une bonne option pour une deuxième sortie, en restant dans les chenaux et près du rivage. La traversée vers les îlets et la barrière de corail, en revanche, mieux vaut la faire accompagné : la distance est trompeuse, le vent forcit en cours de journée et des bateaux à moteur circulent dans le lagon.
À quelle heure être sur l’eau ?
Le plus tôt possible. Les alizés soufflent du secteur est et forcissent souvent en fin de matinée ; un vent de travers sur un lagon ouvert transforme un retour tranquille en heure d’effort, surtout sur un sit-on-top chargé. Le matin offre aussi la lumière la plus douce et une chaleur encore supportable.
Les marées, elles, sont faibles aux Antilles, de l’ordre de quelques dizaines de centimètres. Dans les zones d’herbiers, ces quelques centimètres suffisent pourtant à faire racler la coque ou à obliger à descendre pour tirer le bateau. Demandez l’heure de la marée basse avant de partir.
Que voit-on vraiment sous les palétuviers ?
Moins d’animaux spectaculaires qu’on ne l’imagine, et beaucoup plus de vie qu’on ne le croit. Les palétuviers rouges plantent dans l’eau leurs racines en échasses, couvertes de petites huîtres de palétuvier et d’éponges. Entre ces racines grandissent les alevins de nombreux poissons : la mangrove sert de nurserie au lagon, et c’est l’une des raisons pour lesquelles elle est protégée. Sur la vase, les crabes violonistes agitent leur unique grosse pince. Au-dessus, les hérons guettent sans bouger et les pélicans bruns plongent en piqué.
Sur les herbiers, il arrive de croiser une tortue verte venue brouter. Il arrive aussi de ne pas en voir du tout, et aucun guide sérieux ne la promet. Pour mettre les chances de son côté, la règle est celle de tout pagayeur en milieu naturel : cesser de pagayer à l’approche, se laisser glisser, parler bas. Et ne jamais s’agripper aux racines pour freiner : les huîtres coupent les doigts, et la racine n’y gagne rien non plus.
Ce qui doit tenir dans le kayak
Le chargement tient en peu de choses, à condition de ne rien oublier :
- un litre et demi d’eau par personne, même pour une sortie de deux heures ;
- un chapeau avec cordon et un tee-shirt anti-UV, la réverbération sur l’eau étant redoutable ;
- un répulsif contre les moustiques et les yen-yen, ces minuscules moucherons piqueurs qui sortent à l’aube et au crépuscule ;
- des chaussons ou des sandales attachées, pour poser le pied dans la vase sans se blesser ;
- un sac étanche pour le téléphone et les papiers.
Comment caler la sortie dans le séjour ?
Pagayer à l’aube suppose de ne pas loger à une heure de route du lagon. Le village de pêcheurs de Vieux-Bourg, à Morne-à-l’Eau, est un point de départ fréquent des sorties en mangrove, et d’autres excursions partent de la côte de Sainte-Rose vers les îlets. Choisir une location de vacances en Guadeloupe du côté de Baie-Mahault ou de Sainte-Rose, deux communes bordées par le lagon, permet d’arriver à la mise à l’eau sans se lever à quatre heures. Le reste de la journée s’organise alors tout seul, avec un déjeuner de poisson grillé et une longue sieste pendant que le vent souffle sur le lagon.
En entrant dans la mangrove, prenez enfin le réflexe de vous retourner pour photographier l’entrée du chenal avec un repère sur la rive, un arbre mort, une bouée, un ponton. Au retour, quand toutes les racines se ressemblent, cette image vaut toutes les cartes.
